2009

La Vieille dame qui fabrique 37 cocktails molotov par jour - de Matéï Visniec

22-23-24 janvier 2009 au Théâtre du Chien qui Fume - AVIGNON

avec le soutien du Conseil Régional PACA, du Conseil Général de Vaucluse, de la ville d'Avignon, du Club des Trente et
du Fond Festival off 2009

mise en scène Laetitia Mazzoleni
avec Pascal Billon, Sophie Mangin, Laetitia Mazzoleni et Alexis Scheiwtzer
scénographie Noam Cadestin
création lumière Sébastien Piron
musique originale Sebum

Sans crier gare, une vieille dame inconnue fait intrusion à tout instant dans la vie de l'auteur :
Comme d'autres personnages, du reste, qui débarquent au milieu de la nuit pour lui déclarer tout à trac leur amour, dénigrer son travail, se rebeller devant leur condition de personnages secondaires... Mais la plus inquiétante, c'est elle, qui ne cesse de l'engueuler, de lui reprocher paresses, faiblesses et maladresses… Tout en lui prodiguant promptement quelques leçons d'écriture car elle a autre chose à faire : fabriquer 37 cocktails molotov par jour. Elle mitonne ses petites bombes avec soin, dans des effluves d'essence, entre crash d'avion et chanson publicitaire. Tout en nous faisant entendre notre condition de clowns trébuchant sur la sciure jonchant la piste de cirque de nos vies.

Tant de personnages dans l'œuvre de Matéï Visniec ! Dans le désordre l'auteur, le serveur, la vieille dame, le colonel, la serveuse, le pilote, Maria, la jeune femme, le metteur en scène, le vendeur de billets, le commissaire... Un véritable casse tête... mais quelle écriture... on ne peut pas y être indifférent. Et ce vieux rêve de créer une pièce de Mateï depuis son envie (irréalisable) en 2000 de m'écrire un texte à jouer dans un bus pour douze comédiens et douze spectateurs, projet qui malheureusement ne verra jamais le jour!
Théâtre pour rire, des auteurs, des acteurs et de tous les autres. Et jamais ne se prendre au sérieux surtout. Des situations exacerbées créées par peur de l'inconnu, par égoïsme ou je m'en foutisme, bref rire de nous. Acerbe et turbulente, entre réalité et fiction, cette pièce déroule une poétique de l’absurde qui nous permet de faire l’autruche avec délectation. Pour longtemps ?
Matéï Visniec, c'est tout d'abord une rencontre. Un homme qui vient partager son amour du théâtre avec quelques élèves d'un conservatoire et qui depuis 10 ans suit mes pas et s'intéresse. Quelqu'un d'humain en somme. Depuis la création de la compagnie j'ai en tête de monter une de ses pièces mais j'attendais. J'attendais le bon moment pour le faire, l'opportunité. Et elle s'est trouvée grâce à une autre rencontre, celle de l'équipe du Théâtre du Chien qui Fume qui nous ouvre les bras et nous fait entrer dans la “famille”. C'est donc bien ça le théâtre, et la vie aussi, une succession de rencontres qui nous construisent et nous font aller de l'avant. J'aime ça, l'idée que nous pouvons nous serrer les coudes et jeter un regard bienveillant sur les autres. Cette création sera donc à l'image de tout cela. A commencer par les comédiens qui font partie de mon entourage proche, des gens avec qui je travaille depuis longtemps et en qui j'ai une confiance totale. Je souhaite également partager tout cela avec le public en proposant lectures, répétitions publiques et séances scolaires.
L'écriture de Matéï Visniec est drôle et incisive, brute et truculente, burlesque parfois. Mais elle nous raconte. Je ne veux pas pousser la mise en scène dans le même sens, je veux du rebrousse poil. Une scénographie sobre et épurée, le bureau de l'auteur, personnage au centre, est le seul ancrage dans la réalité. Tout autour s'articule un monde parallèle créé de toute pièce par les fantômes qui y habitent. Les fantômes de l'auteur, ses personnages en rébellion, qui viennent le hanter et se plaindre, toujours se plaindre.
Quatre comédiens incarnent tout ce beau monde. L'auteur est le centre, la vieille dame l'électron libre, et un homme et une femme jouent la valse des entrées et sorties dans l'univers du pauvre homme. Un jeu d'équilibriste pour quatre virtuoses jonglant entre rêve et irréalité, au milieu d'un croquis imaginaire, d'une ville à venir. Les fantômes de l'auteur mènent la danse et le transporte d'un monde à l'autre sans qu'il ne puisse y redire.

extrait:
Dans un bistro, vers deux heures du matin, à l'heure de la fermeture.
Le serveur : Monsieur...
L'auteur : Oui...
Le serveur : On ferme, monsieur.
L'auteur : Ah! Déjà ?
Le serveur : Il est deux heures du matin, monsieur.
L'auteur : Ah!... On est déjà samedi ?
Le serveur : Oui.
L'auteur : Est-ce que je pourrais avoir une bouteille de Perrier ?
Le serveur : C'est pour la vieille dame qui fabrique des cocktails Molotov ?
L'auteur : Pardon ?
Le serveur apporte la bouteille de Perrier.
Le serveur : Rien...
L'auteur : D'où savez-vous que je suis en train d'écrire une pièce sur une dame qui... Vous êtes qui, au juste ?
Le serveur apporte deux bouteilles de bière.
Le serveur : Je peux m'asseoir un instant ?
L'auteur : Non.
Le serveur : Je vais tout vous expliquer... (Il remplit les verres) Santé!
L'auteur : Je vous ai posé une question. Qu'est-ce que vous savez de...
Le serveur : Je sais que vous êtes auteur? Et ça fait longtemps que vous venez chez nous... Je vous observe depuis des mois...
L'auteur : Vous m'observez...
Le serveur : Oui... Oui et non... Disons que très souvent c'est moi qui vous sers... Je peux vous dire avec exactitude que je vous ai servi cette année 48 cafés, 32 demis et 12 bouteilles de Perrier. Et j'aime bien ce que vous écrivez.
L'auteur : Je vous interdis de devenir personnage! Cela suffit! Vous êtes serveur et je...
Le serveur : Je veux dire... j'aime bien vos notes... vos observations... ce que vous griffonnez là sur nous... les gens ordinaires... Quoique... parfois c'est assez blessant. Mais on n'a pas de toute façon le droit de vous reprocher quoi que ce soit... Vous voyez les choses à votre façon... C'est normal... Et c'est bien... On ne peut quand même pas être tous des personnages principaux... En ce qui me concerne, par exemple... Quoi dire, je suis bien... je suis le garçon qui vous sert, voilà... Je n'ai pas de raisons d'être mécontent... quoique... ça m'a gêné un peu ce que vous avez écrit sur ma femme...
L'auteur : Votre femme?
Le serveur : Vous savez, Maria, c'est ma femme...
L'auteur : Maria? C'est qui, Maria?
Le serveur : Maria, la fille qui vous a servi ce matin sur la terrasse... A huit heures cinquante-huit... Elle travaille ici, elle aussi. On travaille tous les deux ici...
L'auteur : Au revoir. Je vais changer de café.
Le serveur : De toute façon le mal est fait...