Comment peut-on passer si loin de la vie de son enfant ? Où est la conscience de l'homme face à l'argent ? Gère-t-on sa vie comme une multinationale ? Tant de sujets en filigrane pour exprimer au fond la folie humaine qui nous mène à notre propre perte... Et si la réalité dépassait la fiction ? La beauté et la force de l'écriture de Jean-Yves Picq se résume ainsi: oublier le réalisme en ajoutant la poésie pour que le thème en sorte grandi. La mise en scène n'en est que le prolongement. Face à nous des télés, de la neige pour seule lumière et en parallèle de témoignages, bien réels eux, la distance onirique de Gaspard Meyer. Comme un aller-retour entre vérité et fiction qui brouille les pistes visuelles. Un seul lieu, ce refuge qui a été une prison pour cet enfant durant tant d'années. Gaspard se bat, parle, hésite et ouvre les portes d'un nouveau monde sous l'oeil d'Artmann, à la fois paternel et inquisiteur. De la musicalité à la recherche d'une langue oubliée : Ekas nis, oksila, lena eciciya. Taku oyasin ki oskiske ki he awacanin. Hecetusni. Taku wiconiki he ? Iyungapi. Ohinni wanjila ayuptapikte... La rencontre avec Jean-Yves Picq s'est faite au Conservatoire. Un choc. Cet homme étrange, passionné, engagé (enragé ?), qui parle, qui parle... un flot de parole incessant ponctué régulièrement de grands coups de gueule et de rires tonitruants. Un vrai personnage, moitié clown moitié fou, militant à l'image de ses textes, torturé. Quatorze ans après l'écriture du Cas Gaspard Meyer, cette histoire est encore plus actuelle. La finance qui fait la loi et qui s'achète une conscience à coup de gros chèques pour des oeuvres face aux journalistes. La finance qui écrase tout sur son passage, aveugle, peu importe si ce sont des enfants, sa propre famille. Des gens se pensent au dessus de nous, ils se servent des pays en voie de développement comme de poubelles du monde. Comme si l'Afrique était un sous-continent que l'on aide à condition qu'on y gagne quelque chose. Un thème connu, tout le monde le sait au fond mais pourtant on ne fait rien. Qui sommes-nous face aux multinationales ? Quel poids avons-nous ? Je pense qu'il ne faut pas baisser les bras et que chacun à son niveau nous pouvons dénoncer cela, comme un acte citoyen. C'est par la parole que nous pouvons faire quelque chose. Les télévisions ne communiquent plus là-dessus car elles sont elles-mêmes dirigées par ces grands groupes. Alors de temps en temps nous entendons au 20h l'annonce de morts en Somalie, au Congo, au Darfour, sans savoir exactement pourquoi ces morts ni même où se trouvent ces pays, et on passe à l'information suivante. Il est à mon sens urgent d'expliquer ce qu'il se passe là-bas mais aussi chez nous, juste à côté. | | extrait: " Genève, 8 janvier 1999, 17h30. A messieurs les rédacteurs en chef de la presse écrite, télévisuelle et radiophonique. J'ai l'honneur de porter à votre connaissance les faits suivants: Le 5 décembre dernier, une vaste opération humanitaire, couverte par l'ensemble de vos rédactions, était mise sur pied pour venir en aide aux régions situées au sud du 8ème parallèle, ravagées par la guerre civile et la famine. Le groupe Meyer Finances, représenté par Mr Gaspard Meyer lui-même, accompagné de l'actrice de cinéma Irina Pearce, y participait, ayant affrété un cargo chargé de vivres et de médicaments. C'est sur le pont de ce bateau qu'un chèque de 500 000 dollars devait être remis en grande pompe, à 15h30 précises, au représentant d'une organisation non gouvernementale intervenant dans ces pays. Ce qui fut fait sous le crépitement des flashes de toute la presse internationale réunie. Au même moment, à quelque 180 miles de là, sur la côte sud-est, se signait, entre la société Abner Partners, filiale du groupe Meyer, représentée par Axel Klammer, bras droit de Mr Gaspard Meyer, et un seigneur de la guerre de la province nord, Siad Barrama, un contrat d'expédition, de stockage et d'incinération, sur les lieux, de 500 000 tonnes par an de déchets hautement toxiques de provenance européenne. Le bénéfice de cette opération pour le groupe Meyer est estimé à 2 ou 3 millions de dollars par cargaison. Les conséquences écologiques et humaines sont, elles, incalculables. A 16h45, alors que la cérémonie sur le bateau touchait à sa fin, Mr Gaspard Meyer recevait par message codé émanant d'Axel Klammer confirmation de la signature du contrat. La cérémonie humanitaire prit fin à 17h. Mr Gaspard Meyer fut de retour à Genève à 22h30. Mr Axel Klammer était à bord du jet privé. En conséquence de quoi, moi, Gaspard Meyer Fils, héritier légitime du groupe Meyer Finances, déclare rompre la loi de silence que je m'étais imposée jusqu'ici et vous informe que je compte déposer plainte contre le groupe Meyer pour association de malfaiteurs, violation des droits internationaux et crime contre l'humanité. Une conférence de presse est prévue ce soir à 21h dans les salons de l'Hôtel Europa pour officialiser cette plainte. Signé: Gaspard Meyer Fils " Voix: Bon dieu ! Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ?
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