2007

L'Âmonyme - de Laetitia Mazzoleni

8-9-10-11 novembre 2007 au Théâtre du Bourg-neuf - AVIGNON

avec le soutien de la Ville d'Avignon

avec Laetitia Mazzoleni et Noam Cadestin
sous le regard de Christelle Golovine
création lumière Sébastien Piron
décor vidéo et scénographie BonZ

Au départ, c'était une nouvelle.Un jeune homme, encore un enfant, a disparu une nuit d'éclipse. Personne n'a rien vu et rien entendu, trop occupé à lever la tête. Ou bien ils n'ont pas voulu voir. Nous ne saurons peut-être jamais ce qu'il s'est passé. Une fois adaptée pour la scéne, il reste deux personnages.
ELLE, elle est au centre. Elle a vu une ombre au loin passer mais elle ne peut pas le dire car elle craint les représailles. Elle est de toutes façons sûre que personne ne la croira. Elle ne devait même pas être là, à ce moment là.
LUI n'avait rien à faire là. Il est l'étranger. Il ne savait même pas qu'une éclipse allait arriver. Il s'était perdu et cherchait son chemin. Son chemin intérieur aussi, car trop de choses se chamboulent dans sa tête. Il se cherche.

Lorsque Noam Cadestin m'a demandé d'écrire pour la scène, j'ai eu un moment de doute. Etais-je la bonne personne pour adapter une nouvelle que j'avais écrite ? Aurais-je assez de recul ? Je n'étais pas sûre de pouvoir garder dans une adaptation l'essence même de l'histoire: les non-dits, les doutes et les peurs qui côtoient la réalité sordide de la disparition. Chaque mot doit être pesé et réfléchi, ne jamais en dire trop. Peut-être même juste pas assez pour douter de la véracité des faits racontés. C'est aussi pour cela que j'ai gardé la narration comme mode principal. J'avais trop peur de dénaturer l'histoire. Mais j'ai été enthousiasmée lors de la première lecture de la pièce car j'avais, à mon sens, réussi à faire ce travail sans toucher à l'atmosphère pesante de la nouvelle. Pour la mise en scène, je cherche à recréer l'ambiance exacte. Les témoignages sont lourds et sombres et je veux les accompagner le mieux possible sans tomber dans la caricature. Il y aura de la musique, beaucoup de musique. Et de la vidéo, certainement. Au delà d'un spectacle de théâtre, je souhaite un spectacle mêlant plusieurs genres d'arts. Le plus difficile sera d'avoir la distance du texte tel que l'auteur le voit. J'ai écrit, je rêve dessus pour la mise en scène et je vais jouer dedans, mais j'aborde ce nouveau challenge en essayant d'être trois personnes différentes pour ces trois postes. L'important étant de garder son intégrité et sa personnalité.

extrait:
La première à parler c'était moi.
Hier, tout était désordre. Comme un jour de pleine lune. Pas plus moi que les autres nous ne tenions debout. C'était arrivé comme prévu, l'éclipse. Cette lumière forte. L'éclipse. Tout le monde en parlait depuis une semaine mais aujourd'hui, on faisait comme si on n'était pas au courant. Moi aussi je suis sortie. Je voulais la voir. Il fallait pas mais je suis sortie quand même. J'ai sauté par la fenêtre, c'est pas haut. Et dehors tout le monde se tenait par la main. Tout le monde en communion. Comme le soir de noël. C'était beau. Religieux. C'est ça, c'était religieux. La température montait pour calmer nos âmes. S'il y a une petite fumée blanche qui s'échappe de nous quand nous sommes au plus près de nous et du coeur des autres, alors je peux dire qu'hier au soir, tous, nous étions sans aucun doute nés de ce brouillard. Je suis née de ce brouillard. Je ne regrette pas d'être sortie. Au milieu de la rue dans la lumière et la chaleur. Et puis les autres sont arrivés. Ils ont bousculé le calme. Chacun avait vu quelque chose. Un jeune homme. Semble-t-il… Avant qu'il ne disparaisse. Quelque chose… Juste une seconde à peine pas plus. Là-bas au bout, au loin. Ils l'ont vu Lui. Il s'échappait Oui. Il courait Oui. Il s'échappait Lui.
Alors ils sont venus vers nous pour chercher de l'aide. Trouver une explication à la disparition. Et nous leur avons demandé de partir. De nous laisser en paix avec nous-même. Nous leur avons dit que nous ne voulions pas entendre parler de cela. Et ils ont dû partir.
Après ça, nous avons tous fermé les volets de nos coeurs. Comme si nous étions dans le deuil. Nous ne savions pas ce qui se passait. Moi encore moins que les autres, je ne comprenais pas. C'était notre première disparition. Sans doute allait-il falloir que quelqu'un paye. Il y a là, quelque part, ici, par ici, soigneusement caché afin qu'on ne retrouve plus de trace, un corps. Un corps allongé au sol. Un corps allongé au sol ou autre chose.